Les générations successives du réseau mobile sont toujours considérées comme plus performante que la précédente, permettant de multiplier les usages et de tendre vers la société du tout-numérique. Mais est-ce vraiment une évolution durable, souhaitable ? D’autant plus dans un monde de plus en plus imprévisible ? Quel futur voulons-nous pour le réseau mobile ?
Performance ou robustesse : un choix incompatible
Il n’aura échappé à personne que nous vivons désormais dans un monde très fluctuant, imprévisible, en crise permanente : crises géopolitiques ou pandémies qui entravent les chaînes d’approvisionnement et fragilisent les économies du monde entier, conflits d’usage qui peuvent entraîner des crises sociales et politiques, nouveaux modèles de guerre “hybride” qui ciblent de plus en plus les infrastructures numériques, etc. Le réseau mobile, comme toutes les infrastructures et technologies numériques, est particulièrement exposé et vulnérable.
Dans un tel contexte, Olivier Hamant, chercheur à l’INRAE et directeur de l’institut Michel Serres, nous prévient : nous pouvons soit développer des infrastructures performantes ou des infrastructures robustes. Et pourquoi pas les deux ? Parce que c’est tout bonnement impossible, les deux sont incompatibles.
Privilégier la robustesse, c’est justement renoncer à la performance. Cette affirmation, Olivier Hamant la tire de son observation du vivant et en particulier des plantes, en sa qualité de biologiste. Pour durer, et en particulier dans un contexte de crise, les êtres vivants ne développent pas des stratégies performantes (faire le maximum avec le minimum de ressources), ils augmentent leur robustesse, pour continuer à fonctionner quoi qu’il arrive. Autrement dit, un système efficient est adapté pour un monde stable, un système robuste l’est pour un monde fluctuant.
La robustesse n’est pas synonyme de résilience pour Olivier Hamant. La résilience, concept qui vient des sciences des matériaux, c’est la capacité d’un matériau à encaisser un choc puis à revenir à sa forme initiale. La robustesse, c’est la capacité à résister à un choc, à ne pas tomber.
Fin de la 2G : sacrifier la robustesse pour la performance
L’évolution du réseau mobile prend aujourd’hui clairement le chemin de la performance, notamment avec la fermeture progressive des réseaux 2G et 3G pour libérer des fréquences pour la 5G et la 6G.
Quelles devraient-être les stratégies à mettre en place pour assurer la robustesse du réseau mobile ?
Miser sur la diversité des réseaux
En multipliant les solutions pour répondre à un même besoin. Autrement dit, ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier ! Cela peut paraître redondant quand tout va bien mais le jour où une crise se présente, si une solution ne fonctionne pas, une autre peut prendre le relais. S’il n’y qu’une unique solution et qu’elle est défaillante, tout s’écroule. C’est en ce sens que la coexistence d’une diversité de réseaux mobiles (2G, 3G, 4G…) est une bonne chose du point de vue de la robustesse.
Quand la 4G ou la 5G saturent ou captent mal, votre téléphone bascule en “E” (Edge/2G) pour vous permettre de communiquer via les appels vocaux et SMS. C’est le strict minimum certes mais c’est mieux que rien, surtout dans une situation d’urgence ! Et pourtant, les réseaux 2G et 3G sont progressivement démantelés..
Développer des systèmes décentralisés et autonomes
Les systèmes trop intégrés, où tout est interconnecté, peuvent subir des effets dominos catastrophiques, en cas de défaillance d’une partie du système. C’est pourtant ce vers quoi on se dirige avec la société du tout-numérique permise par le déploiement de la 5G et l’essor des objets connectés.
Coopérer et accepter la contre-performance, au profit de l’intérêt général
La coopération demande du temps, et bien que le temps semble nous manquer pour faire face à certaines crises, elle s’avère gagnante sur le long terme. Là encore, les citoyens ne sont pas conviés aux discussions sur le futur du réseau mobile. S’ils le sont, c’est simplement dans une approche d’acceptabilité sociale, pas de co-construction (c’est-à-dire que la décision est déjà prise, on cherche juste à convaincre par grand renfort de pédagogie que c’était la bonne décision à prendre tout en vous faisant croire que vous êtes acteur de cette même décision). C’est toujours le passage en force qui prévaut concernant les choix et les orientations en matière de technologies.
Cultiver une forme d’inefficacité
Les systèmes optimisés sont ultra-efficaces mais fragiles car ils reposent sur des infrastructures et des équipements technologiques toujours plus complexes. Le déploiement de la technologie 5G rend le réseau mobile encore plus dépendant aux chaînes d’approvisionnement mondiales dans un contexte où la compétition géopolitique va croissant pour les ressources en métaux, particulièrement entre les États-Unis et la Chine.
Développer le réseau mobile le plus efficace qui soit, en consommant énormément d’énergie et de ressources qui se raréfient et sont importées nous laisse sur le carreau quand il s’agit de faire face à un imprévu ou une crise (comme la fermeture d’un détroit).
C’est comme au travail : si vous êtes tout le temps à 100%, le jour où il faut répondre à une urgence, vous n’êtes pas en capacité de vous mobiliser davantage. Il faut savoir se préserver pour assurer sa survie sur le long terme. Accepter de ne pas toujours être au max pour durer le plus longtemps possible.
La 2G est un réseau très stable, qui fonctionne avec un signal très faible et une consommation électrique minimale, tout en étant suffisant pour assurer le minimum vital en matière de communication (appeler et envoyer des messages via un appareil mobile). Etait-ce réellement un choix judicieux que de mettre fin à la 2G ?
Vers une politique de la maintenance : TeleCoop s’engage
Avec le démantèlement de la 2G, c’est l’ultime “filet de sécurité” que nous avions qui disparaît ! Ce démantèlement rend également obsolètes des millions d’objets :
- Compteurs électriques
- Ascenseurs
- Bornes d’appel d’urgence
- Systèmes d’alarme
Alors qu’ils fonctionnaient pourtant parfaitement. Etant conçus pour se connecter seulement à la 2G, ils vont donc être remplacés par de nouveaux objets (avec tous les impacts négatifs associés..).
Le futur du réseau mobile ne peut pas se construire en ajoutant des couches de complexité visant à toujours plus de performance. Ce n’est pas viable. Le futur du réseau mobile ne doit pas constamment, en l’occurrence tous les dix ans, faire peau neuve et développer de nouvelles infrastructures et terminaux toujours de plus en plus complexes. Pour l’assurer, il s’agit plutôt d’identifier et d’entretenir, de maintenir ce qui fonctionne déjà de manière robuste.
Et si le réseau mobile du futur n’était-il pas tout simplement le réseau actuel ? Alexandre Monnin et Diego Landivar, chercheurs en redirection écologique, nomment cette approche la “politique de la maintenance” qui s’oppose à la “politique de l’innovation”. C’est pourquoi TeleCoop ne soutient pas le développement de la 5G et le début de déploiement de la 6G, car elle se fait au détriment de la 4G, technologie largement déployée et fiable.
Affirmons haut et fort : 4G pour tous, pour toujours !
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Sources :
Olivier Hamant, Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant, Collection Tracts (n° 50), Gallimard, 2023.